Le Blog de Julien

09 août 2007

Nouveau blog

Je vous invite sur mon blog complet   

http://julienjouanneau.blogspot.com

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13 septembre 2006

Article Paris Match

Un peu de pommade: mon article de Paris Match qui suscite à la fois réactions de colère mais aussi avis bien plus positifs. En tout cas, il fait réagir, et ça, c'est toujours positif.

L’ANOREXIE AU BOUT DES DOIGTS

  Par Julien Jouanneau

Deux clics de souris suffisent pour basculer dans l’univers ahurissant de la communauté pro-ana. Apparu en France il y a deux ans, le mouvement glorifie l’anorexie et les corps amaigris. Et envahit Internet, où pullulent en toute impunité des sites dispatchant les conseils pour devenir une parfaite anorexique et atteindre le bonheur. Le phénomène arrive dans le monde réel.

Visages émaciés, os apparents, corps décharnés. Les clichés rappellent ceux insoutenables pris à la libération des camps de concentration. A une différence de taille, la maigreur se veut ici décidée. Bienvenue dans la communauté pro-anorexique, qui porte au pinacle une cause abjecte : l’anorexie « n’est pas une maladie mais un mode de vie, supérieur. »

Fin 2001, Etats-Unis. Les sites « pro-anas » se multiplient sur Internet. A l’origine, les anorexiques y convergent pour se soutenir dans le combat contre la maladie. Mais le phénomène dérape. L’entraide se métamorphose très vite en règles de vie drastiques. « L’excitation fut totale, et fulgurante » précise Karen Demange, psychologue clinicienne, spécialiste des troubles alimentaires. En 2003, c’est l’apogée : plus de 400 sites. « Ana », diminutif de « pro-anorexie », incarne vite la déesse vénérée par une communauté qui fait passer une pathologie pour un choix de vie, et lui attribue un côté « fashion ». Avec le danger, pour les plus fragiles, de sombrer dans la maladie.

Il y a deux ans, « Ana » débarque en France. Elle sert de nom de code pour une guerre déclarée « contre la bouffe et ceux qui s’empiffrent devant la télé ». Être pro-ana, « c’est contrôler son corps », et le « revendiquer » soutiennent les jeunes filles rédactrices des sites, âgées en majorité entre 15 et 30 ans. « Il y a une part de mégalomanie chez ces anorexiques, explique Karen Demange, qui nient la maladie et ses conséquences. » Car les souffrantes ne décèdent pas forcément de dénutrition mais surtout des effets de l’anorexie : grippe, pneumonie, dépression, suicide et même crise cardiaque. Sans oublier l’armada de séquelles irréversibles : fertilité, chute des cheveux, fragilisation des dents, risques de fausse couche, de cancers de la gorge…

Aujourd’hui, taper le prénom Ana sur un moteur de recherche entrouvre les portes d’une communauté soucieuse de se rassembler et de s’épauler pour un idéal nauséabond. Olivier, 22 ans et « nouvel » anorexique, est un des rares garçons créateurs d’un site pro-ana. Interrogé, il s’énerve, « de toute façon on ne me comprendrait pas !». Pourtant, les arguments pro-anas pullulent : « Les filles minces font plus souvent envie que pitié », « nos normes de beauté et de bien-être ne sont pas les mêmes que les vôtres, alors respectez-nous ». Et de se réfugier ainsi, aux Etats-Unis comme en France, derrière le bouclier de la liberté d’expression. Sur les 400 adresses répertoriées, une centaine a survécu malgré la contre-attaque des hébergeurs de sites en 2003. Le site phare, « Pro Ana Nation », reste toujours en activité. En France, les communautés pro-ana se replient sur des blogs personnels. Difficile de les recenser car ils sont fermés par…leurs créateurs, qui exigent souvent un mot de passe.

Il leur est alors possible de s’adonner à la « thinspiration », stratégie officielle du mouvement pro-ana : l’encouragement à s’amaigrir afin d’atteindre le bonheur. Concrètement, cette pratique consiste à s’échanger des clichés qui montrent l’évolution de sa maladie, ou mettent en valeur des mannequins aux formes sveltes. Les auteurs n’hésitent pas à recourir au trucage, pour amaigrir davantage les mannequins. La magie du montage fait apparaître des côtes saillantes, des jambes et bras rongés par l’absence d’alimentation. Certaines photos exhibent même la belle actrice Lindsay Lohan, privée à son insu de ses formes généreuses, et qui n’est plus qu’une silhouette macabre aux contours cadavériques. Puis vient le tour des encouragements. Des mots plus puissants que les images : « J’aime mes os, c’est mon petit secret », « on n’est pas seules à ressentir cette haine de la bouffe », « je ne reviendrai plus en arrière ». Ultime étape : les manœuvres pour ne pas être repérée par les parents, comme se faire vomir sous la douche : « personne ne vous y entend ». Ou bien se maquiller les lèvres, car manger risquerait de gâcher leur beauté.

Pour Claire, 18 ans et rédactrice d’un blog pro-ana, « c’est juste le passage à une drogue plus dure que l’herbe que je fumais avant et que je ne touche plus depuis que je connais Ana, ma nouvelle copine ». La jeune fille connaît alors l’euphorie d’un contrôle absolu de soi, « du moment que personne ne pense que je suis grosse, le reste n’a pas d’importance ».

Pendant ce temps, « les parents ne sont pas au courant » s’inquiète la psychologue Karen Demange. Car les auteurs des sites sont malins. Ils préviennent sur leur page d’accueil que la venue sur ces sites reste un « acte personnel et réfléchi », et sont « conscients de la gravité de ce mouvement, aussi seules les personnes qui savent dans quoi elles s’engagent peuvent y venir. » Avant de conclure, « ne rentrez ici que si vous êtes défenseur des troubles anorexiques et que vous n’êtes pas sur un chemin de guérison. » Ca se passe comme ça, chez les pro-anas. Car les  anorexiques désireuses de s’en sortir, avec les parents et les médecins, incarnent leurs « ennemis » officiels.

Le mouvement, qualifié de « social » aux Etats-Unis, s’assimile à une « marche de protestation contre la société de consommation ». Pis, le champ de bataille des pro-anas s’étend hors de l’Internet. La solidarité s’illustre à l’heure actuelle sous la forme d’un bracelet rouge que les anorexiques doivent porter pour se reconnaître entre elles dans la rue. Comme une alliance qui rappelle leur fidélité à Ana. Un objet facilement disponible sur E-Bay pour moins de dix euros! Problème : le bracelet de

la Kabbale

, portée par de nombreuses stars, est de couleur identique. Ainsi Nicole Richie, terriblement amaigrie depuis plusieurs mois, et qui porte un bracelet rouge, devient malgré elle une ambassadrice des pro-anas. Pourtant, aucune preuve que son bijou appartienne au mouvement pro-anorexique. « Elle ne mange pas d’accord, mais c’est parce qu’elle est souvent stressée, comme moi ! » tente d’expliquer son père, le chanteur Lionel Richie. Car les pro-anas ne peuvent plus compter sur Mary-Kate Olsen, dont elles vantaient les louanges il y a encore un an : la jeune actrice commence tout juste à sortir de l’enfer de l’anorexie.
      Comme dans tout mouvement, les extrêmes se développent. Et font fi de toute éthique. Le summum de l’horreur est atteint par un site dédié aux victimes de l’anorexie, à l’instar de soldats tombés au combat. Oraison funèbre en numérique, cierges animés et une impressionnante liste d’une centaine de noms. On se croirait à la cérémonie d’hommage aux Césars. Révulsant. Le mouvement pro-anorexique continue d’alimenter une fascination morbide chez de nombreuses jeunes filles.
Mais dans cette guerre déclarée contre la bouffe, la véritable victime demeure l’adolescente anorexique.

Julien Jouanneau

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30 avril 2006

McVeigh et les Forces Spéciales Clandestines

McVeigh et les Forces Spéciales Clandestines

Après le massacre de Waco en 1993, l’armée américaine décide d’enquêter sur la présence de groupes guidés d’idéaux analogues à ceux des Davidiens dans ses propres rangs. Le général Larry Jordan, chargé de diriger une commission d’enquête, se rend alors dans la plupart des bases militaires des Etats-Unis, d’Europe et d’Asie afin d’évaluer, selon les termes officiels de la mission, « le climat régnant parmi les soldats américains » et d’y déceler l’existence de ces groupes de la haine. En vérité, son véritable objectif n’est autre que d’évaluer l’importance de la présence, au sein de l’armée, de soldats membres ou sympathisants de ces groupes. Si seuls une douzaine d’extrémistes sont identifiés à Fort Bragg, où Timothy McVeigh est passé en 1991, c’est dans cette garnison qu’un groupuscule clandestin, les Special Forces Underground (Forces Spéciales Clandestines) publie une lettre d’information spéciale appelée The Resister, un brûlot véhiculant le credo de l’extrême droite radicale.

Une dissidence au cœur de l’appareil militaire

Le rôle des Forces Spéciales Clandestines, dans lesquelles Timothy McVeigh s’est enrôlé, reste aujourd’hui encore difficile à apprécier tant il renvoie aux contradictions internes de l’appareil d’Etat américain. « L’Amérique peut avoir confiance dans son armée, les problèmes qui y existent sont marginaux ». Telle est la conclusion de l’enquête diligentée par Bill Clinton en 1995 après qu’une série de crimes racistes se soient produits près de la base militaire de Fort Bragg au Texas. En 2004, il demeure difficile de croire qu’une majorité d’Américains puisse adhérer à un tel constat, au vu des récentes exactions commises par certains Gi’s en Irak...

L’inspection est placée en 1995 sous la direction du  sous-secrétaire à l’armée de Terre Togo West, lui-même sous le commandement du major Général Larry Jordan. Lors du procès de McVeigh en 1997, on apprend que ce dernier était bel et bien enrôlé dans les Forces Clandestines : le rapport apparaît à présent comme une véritable langue de bois. Pourtant celui-ci éclairait des aspects, s’ils n’étaient pas des menaces directes contre le gouvernement américain, n’en étaient pas moins inquiétants. Ainsi, la revue trimestrielle The Resister, permettait aux Forces Clandestines d’encadrer secrètement diverses milices d’extrême droite. Le rapport final pointe aussi le goût prononcé des officiers de Fort Bragg pour décorer leurs locaux avec des drapeaux sudistes, des KKK et des swastikas.

L’inspection n’entraîne véritablement qu’une seule conséquence: le renvoi des Bérets Verts du rédacteur en chef du Resister, le sergent Steven Barry. Les fréquentations de McVeigh au début des années 90 ne portent donc pas vraiment le gouvernement américain dans leur cœur. Certaines se situent même en dehors des Etats-Unis.

En 1994, les troupes américaines sont déployées en Haïti dans le cadre de l’opération Restore Democracy. Le président Jean-Baptiste Aristide accuse alors des membres des forces américaines de mener une opération secrète visant à réarmer en sous-main les escadrons de la mort du FRAPH (Front Pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti) qu’ils étaient pourtant officiellement chargés de neutraliser. Le nom du rédacteur en chef du Resister Steven Barry apparaît dans les accusations mais un démenti formel est opposé à ces allégations. Après la vague de crimes racistes près de Fort Bragg en 1995, le Congrès procéda à des auditions. Un témoin d’affirmer alors que les crimes ont été commis par des membres des Forces Clandestines jouissant de protections haut placées en raison des services secrets qu’ils avaient rendus lors de l’opération en Haïti. Aucun nom n’est cependant cité. Quant à Stan Goff, un militaire en opération à Haïti, il indique avoir été relevé de ses fonctions alors qu’il avait mis en évidence l’existence d’une opération secrète pro-FRAPH de la CIA à laquelle participait Steven Barry en totale contradiction avec la politique officielle des Etats-Unis. Il précise aussi l’ « étouffement des affaires impliquant les SFU qui était devenu indispensable à certains dirigeants politiques après que le FBI eut découevrt l’appartenance de Timothy McVeigh à ce réseau ».

L’appartenance de McVeigh à ce réseau…un beau fardeau pour les SFU après le 19 avril 1995. Comme pour se laver de leur relation avec Timothy McVeigh, les SFU créent en 1999 une vitrine légale, portant le nom d’un général emblématique de l’extrême droite militaire américaine, Edwin Walker.

Le combat du Général Edwin Walker

a. Un militant né

Né en 1909, Edwin Walker commande la 1st Special Service Force, une unité américano-canadienne, lors de la campagne d’Italie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cette unité devait ultérieurement donner naissance aux Bérets Verts. Véritable anticommuniste obsessionnel, Edwin Walker considère que suite à la rupture du pacte germano-soviétique en ????, les Etats-Unis auraient dû s’allier avec le Troisième Reich pour combattre l’URSS et non l’inverse. A la Libération, Walker organise l’élimination des résistants communistes grecs et fonde la Toison Rouge, branche locale du réseau stay-behind, l’extrême droite militaire. Pendant la Guerre de Corée, il commande une unité d’artillerie et soutient le projet de McArthur d’utiliser la bombe atomique. Face au refus du gouvernement et au rappel de McArthur, Walker développe une analyse selon laquelle « le gouvernement américain se serait lancé dans une politique d’abandon sous la pression de l’ONU et d’un puissant club, le Council for Foreign Relations ».

A son retour aux USA au milieu des années 50, Walker est affecté comme commandant du district de Little Rock en Arkansas. C’est précisément le moment où l’université localces devient le théâtre de célèbes aronfetments relatifs à l’intégration des élèves de couleur. la Cour suprême des États-Unis préparaient la voie à la prohibition de la ségrégation raciale dans les écoles, qui avait été établie par l’arrêt du procès Plessey contre Fergusson en 1896. En 1954, la Cour jugea à l’unanimité dans Brown contre le Bureau d’éducation de Topeka, que « des établissements d’enseignement séparés sont intrinsèquement inégaux » et, l’année suivante, ordonna aux écoles d’État de cesser la ségrégation « avec toute la rapidité possible ». Mais la résistance était forte et, en 1957, l’armée fédérale dut protéger l’entrée d’enfants noirs à l’école de Little Rock. Dégoûté, le général est transféré en Allemagne où il se voit confier le commandement de la 24ème division d’infanterie. Mais la presse révèle qu’il y dispense un training anticommuniste et raciste à ses soldats, tout en diffusant la propagande la John Birch Society. Devant le scandale, il est relevé de ses fonctions par le secrétaire à la Défense, Robert McNamara le 17 avril 1961, et reçoit un blâme. Le président Kennedy adopte alors le Fullbright Memorandum pour limiter le droit d’expression des officiers.

b. Une seconde carrière

Walker devient alors le lobbyiste des milieux militaro-industriels les plus belliqueux. A l’Université du Mississippi, il organise une émeute pour protester contre l’engagement d’un professeur noir. Il est par conséquent poursuivi par l’Attorney général Robert Kennedy, et arrêté pour conspiration séditieuse, insurrection et rébellion. Mais la presse conservatrice le soutient et le désigne comme « prisonnier politique des Kennedy ». Il est remis en liberté après avoir acquitté 100 000 dollars de caution. Des documents déclassifiées du FBI semblent indiquer qu’il était à la fois membre de la John Birch Society et des Authentiques Chevaliers du Ku Klux Klan. Proche de McArthur, Walker bénéficia aussi du soutien financier du milliardaire Haroldson Hunt. Là s’arrête la biographie officielle de Walker qui décède le 31 octobre 1993.On lui prêterait aussi, mais impossible de vérifier, « le financement de l’OAS, avec qui il était en contact par l’entremise du mercenaire Jean-René Souêtre, par le biais du Centro Mondiale Comerciale et de la Permindex ». On dit qu’il « commandita au moins un attentat raté contre De Gaulle, qu’il accusait de conduire une politique d’abandon face à la poussée communiste en Afrique du Nord ». Surtout, on l’accuse d’avoir participé à l’assassinat de JFK, « abattu peu après un ultime entretient avec Lee Harvey Oswall et Walker » : « pour se dédouaner, Walker prétendit avoir lui-même fait l’objet d’une tentative d’assassinat par Oswald ».

Quoi qu’il en soit, Walker était en profond désaccord avec le gouvernement américain. Après sa mort en 1993, « ses frères d’armes continuaient le combat »

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Oklahoma City, Sooner State

2.   19 avril 1995 : le style Beyrouth

« Pourquoi ici ? »[8]

« Un attentat à New-York, ville cosmopolite et violente, ou à Washington, centre nerveux de la politique américaine, passe encore »[9]. Mais à  Oklahoma City, capitale tranquille du 46ème Etat de l’Union, rien ne le laissait présager. En vérité, la bombe explose dans une ville qui symbolise le décor américain par excellence.

L’œuvre d’un enfant du pays

2.1 Oklahoma City, centre du Sooner State

La capitale de l’Oklahoma est une ville tranquille de 450 000 habitants environ. Fondée en 1889, cette ville-champignon est née sur la ligne de chemin de fer de Santa Fe. Oklahoma City reste un centre agricole important avec le premier marché aux bestiaux des Etats-Unis fameuse pour ses derricks, ses 7O parcs et jardins et son Musée du Western. Le 22 avril 1889, environ 10 000 pionniers se lancent dans la « course la plus folle qu’on ait vue de mémoire de cow-boy »[10], pour conquérir un territoire virginal, peuplée d’indiens et de bisons. Une poignée d’entre eux, les Sooners, sont partis avant les autres, ce qui donne le surnom de l’Etat, The Sooner State . En 1928, on découvre du pétrole sous la ville et les puits du centre-ville en pomperont jusqu’en 1989. L’Etat est ainsi le 4ème producteur de pétrole et le 3ème producteur de gaz naturel de l’Union. Près de 500 000 habitants peuplent la ville, véritable cité moyenne de l’Amérique profonde. On y compte 75% de Blancs, 16% de Noirs, et 5% d’Hispaniques. Plus de 2000 derricks situés dans les Grandes Plaines du Middle West « dressent leur squelette d’acier au milieu de l’agglomération, rivalisant avec les gratte-ciel et la coupole du Capitole, où siège le Parlement de l’Etat ». Sans oublier une grande fidélité à la religion, au point qu’on surnomme la région la Bible Belt. L’Oklahoma est en effet un Etat très religieux, et les croix que les commerçants n’allument qu’à Noël restent éclairées toutes les nuits. « Ici, au centre de gravité de l’Amérique, les gens se sentent investis d’une mission civilisatrice à l’égard du reste du pays, c’est dans cette région que vivent les meilleurs des Américains, nous sommes travailleurs, croyants et modérés, loin des extrémistes qui enflamment les deux côtes de l’Atlantique et du Pacifique »[11]. Les gens de cette Middle America ne vivent pas au rythme trépidant de la Côte est, « ils sont plus lents mais plus ouverts et hospitaliers ».

2.2 Et Oklahoma City devient centre du monde

« A ce stade, tout indique qu’il s’agit d’une affaire intérieure » souligne l’Attorney General Janet Reno le 21 avril 1995. L’affaire intérieure en question débute le matin du 19 avril vers 9 heures. Jusque là, Oklahoma City n’avait connu que de banales affaires de meurtres et autres batailles de gang. Il y a bien sûr ces deux événements majeurs qui ont ému la population, le meurtre de six personnes dans un restaurant en 1979 et le massacre de 14 employés de poste par un déséquilibré en 1986. Ce 19 avril, c’est à une ampleur plus conséquente que sont confrontés les habitants. L’explosion est telle que soixante-quinze immeubles sont soufflés. L’Alfred Murrah Building est le néanmoins le seul visé. Celui-ci abrite les locaux d’une quinzaine d’administrations fédérales, avec notamment au neuvième et dernier étage le Bureau des alcools, tabacs et armes à feu (ATF), service de police fédérale qui avait lancé en février 1993 le premier assaut contre la secte des Davidiens de Waco au Texas (voir partie consacrée à ce sujet). La bombe est placée dans un camion piégé garé à l’entrée, et explose près des structures porteuses, provoquant l’effondrement d’une partie de l’immeuble lors d’une véritable réaction en chaîne. Aucun immeuble, quel que soit son mode de construction, n’est conçu pour résister à ce type d’agression…soit 450 kilos de TNT. L’attentat est rapidement et vivement condamné par la plupart des gouvernements étrangers, à l’exception de la Libye, et par la plupart des capitales ou mouvements terroristes susceptibles d’être soupçonnés d’un quelconque lien avec cet acte terroriste, dont le bilan est de 168 victimes, dont 19 enfants.

Au printemps 1995, ce sont les questions de politique intérieure qui dominent l’ordre du jour de la Maison-Blanche. Le 18 avril, le Président Clinton est préoccupé par la préparation des documents nécessaires pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de 1996, et tient une conférence presse. Le lendemain « tout est oublié et un seul nom est sur toutes sur les lèvres, Oklahoma City »[12]. Le président déclenche immédiatement les procédures d’urgence et dépêche une équipe d’enquêteurs sur les lieux. Curieusement, c’est Hillary Clinton qui consacre le plus de pages à l’événement dans sa biographie que son mari dans la sienne. La First Lady réagit en citoyenne américaine : « une terrible tragédie fit tout oublier au pays […] le décor était si familier qu’il donnait à chacun le sentiment de la tragédie, ce que d’autres atrocités perpétrées auparavant n’avaient pas fait, c’était la raison même de l’attentat ». Quant au grand public, il avait besoin « d’autres informations, puis de s’entendre dire que tout serait fait pour le protéger d’autres attentats de ce genre »[13]. Un genre bien défini, si l’on se fonde sur l’étude de Juergensmeyer, qui qualifie de représentation de la violence la force symbolique des actes de terrorisme tel que Oklahoma City. L’auteur fait effectivement la différence entre terrorisme symbolique et stratégique. Oklahoma appartient à la seconde, à savoir « l’usage de la violence ouverte par un groupe à des fins politiques »[14]. Le terrorisme symbolique cherche selon lui à mettre en évidence une lutte beaucoup plus fondamentale, celle entre le bien et le mal. Oklahoma City serait à la fois une cible idéale, à la fois symbolique et stratégique, une capitale d’Etat, centre administratif et commercial.

Juergensmayer détermine deux conditions nécessaires à la réussite de la représentation symbolique de la violence. Le choix de cible symbolique (les tours jumelles le 11 septembre 2001, le bâtiment fédéral), ainsi qu’une date symbolique : McVeigh choisit le 19 avril, deux ans jour pour jour après l’incendie du ranch de Waco au Texas. Par ailleurs, le 19 avril 1995, un activiste chrétien, Richard Wayen Shell devait être exécuté pour meurtres.

Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, les actes de terrorisme sont rares par rapport à d’autres pays du monde et ne constituent qu’une part infime de la criminalité de violence. Ceux qui ont été commis en Amérique sont peu nombreux certes mais les actes les plus meurtriers des annales du terrorisme ont cependant été perpétrés dans ce pays. Oklahoma City fait partie des trois plus célèbres, hormis d’autres actes moins spectaculaire commis par des groupuscules suprématistes blancs et des groupes séparatistes portoricains (voir parties 2.1. et 2.2)

► Avec Oklahoma City,  le « terrorisme frappe à domicile », selon l’article du Denver Post qui donne la mesure du choc ressenti face à l’étrangeté de l’attentat par la conscience américaine : « une voiture piégée de style Beyrouth a pulvérisé la façade d’un immeuble de neuf étages », comparant l’affaissement de l’immeuble à « une grande tombe en béton qui se refermait sur eux et tout s’effondrait autour d’eux »[15].

Surtout, l'effondrement est complet lorsque l’opinion publique prend conscience que l’auteur de l’attentat est bel et bien Américain. 


[8] Gélie Philippe, « Une ville si tranquille », dans Le Figaro, 21 avril 1995

[9] Ibidem

[10] Gélie Philippe, op.cit

[11] Gélie Philippe, op.cit

[12] Clinton, Bill, Ma Vie, Paris, Odile Jacob, 2004, p.686

[13] Clinton, Hillary, Mon Histoire, Paris, Odile Jacob, 2002, p.327

[14] Juergensmeyer, Mark, Au nom de Dieu, ils tuent !, Paris, Editions Autrement, 2003, p.220

[15] Wilmsen Steve et Eddy Mark, “Who bombed the Murrah Building?”, Denver Post, date inconnue

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Illustration macabre

3.2 L’illustration macabre de l’individualisme américain

« C’est un Américain qui a tué d’autres Américains »[21]

Un compatriote assassinant ses compatriotes. L’image est insoutenable, et carrément impensable pour tout Américain qui se respecte. Déjà en 192O, la bombe qui fait 40 victimes à Wall Street est imaginée, préparée, réalisée par des citoyens blancs, rêvant d’un pays revenu au temps des pionniers où chacun portait ses armes et faisait régner sa loi. Une telle motivation ne peut que jeter l’Amérique dans l’effroi.

A l’époque des pionniers, l’Américain savait que pour réussir, il ne pouvait compter que sur lui-même. Aujourd’hui aux Etats-Unis, la réussite personnelle est d’autant plus méritoire qu’elle ne doit rien à personne. Elle est de surcroît félicitée par les autres, et non jalousée, comme cela est le cas en France par exemple. Réussite ou échec sont effectivement d’abord des affaires personnelles et toute intervention publique ne fait que fausser le jeu. L’Américain préfère par conséquent se prendre en main et résoudre lui-même ses problèmes. L’individualisme à l’américaine se confond donc avec le refus de l’intervention étatique dans la vie des citoyens, intervention vécue comme une entrave. Mais aussi dans la volonté de réussir, par tous les moyens, même les plus abjects. Deux ans après l’explosion du bâtiment fédéral, le procès de Timothy McVeigh apparaît alors comme une réussite, une victoire pour l’auteur de l’attentat. Car déjà on le surnomme le « procès du siècle »[22], avec pour vedette ce jeune homme de 29 ans qui avait préparé un « gros coup », en l’occurrence un attentat qui devait « déclencher une révolution ». Trois mois de débats, 3000 journalistes, un authentique grand spectacle à l’américaine. Plutôt que de poser de vraies questions, les médias choisissent le roman-feuilleton, à l’instar du procès de Michael Jackson en 2005. Présenté comme un grand blond souriant et au profil en lame de couteau, McVeigh persiste dans son refus de l’autorité en choisissant le silence, comme le permet la Constitution.

Par ailleurs, l’ancien soldat décoré par deux médailles durant la Guerre du Golfe, se compare à Lee Harvey Oswald. Il demande effectivement en vain tout au long du procès un gilet pare-balles, obsédé par le souvenir de l’assassin présumé de John Fitzgerald Kennedy, abattu d’une balle lors d’un transfèrement en 1963. En vérité, McVeigh se rapproche davantage d’une autre figure macabre de l’individualisme américain, à savoir Théodore ‘’Unabomber’’ Kaczynski, arrêté en 1995 après avoir envoyé pendant dix-sept ans des lettres piégées aux représentants de la société industrielle. Kaczynski était un intellectuel, mathématicien de haut niveau devenu ermite, tandis que McVeigh n’a pas dépassé le bac. Pour preuve la raison initiale de l’arrestation de ce dernier. Celui qui voulait lutter pour la détention d’armes à feu se fait arrêter parce qu’il en dissimule une lors d’un contrôle de la circulation: en Oklahoma le port d’une arme dissimulée est une infraction.

C’est en vérité une dérive, alimentée par divers facteurs extrémistes abordés plus loin dans le mémoire, à laquelle l’Amérique doit faire face lors du procès. En l’espace de cinq ans, du début de la Guerre du Golfe au 19 avril 1995, McVeigh passe du gentil « garçon d’à côté », produit de l’Amérique moyenne, à un être assoiffé de haine envers le gouvernement américain, un criminel capable de tuer froidement des dizaines de gens. Il déclare même au cours de son procès, qu’il «nous fallait des morts pour nous faire entendre »[23]. Ainsi se concrétise la dérive du fils d’un honnête ouvrier catholique, syndicaliste et démocrate, né en 1968 dans une petite ville, Pendleton, de l’Etat de New York, et qui de déception en déception, finit par rejoindre le rang des révoltés de l’Amérique.

Il faut noter que l’individualisme, pris au sens d’autonomie, s’accompagne d’une attitude soupçonneuse vis-à-vis de tout ce qui peut entraver la liberté, soupçon qui se manifeste dans l’ambivalence des Américains envers le rôle de l’Etat. Pour McVeigh, cette Amérique est « en déclin, la criminalité y est hors de contrôle, les impôts y atteignent des niveaux cataclysmiques, les politiciens sont hors de contrôle, le rêve américain des classes moyennes s’est évanoui, remplacé par des gens pour qui faire le marché de la semaine prochaine est un défi permanent »[24]. La responsabilité de l’Etat est clairement mise en cause dans les propos de McVeigh, qui d’ailleurs en 1993 s’interroge : « faut-il que du sang soit versé pour réformer le système ? J’espère que l’on n’en arrivera pas là, mais cela se pourrait bien »[25].

En attendant, le jeune homme se prend de passion pour les armes, qui le mène à la mode du survivalisme, dont les adeptes stockent vivres, armes et équipements dans des bunkers de fortune pour survivre en cas d’attaque nucléaire. Il devient notamment chauffeur de fourgons de transport de fonds, métier qui lui offre un revolver et un uniforme, mais qui provoque aussi en lui un racisme naissant en le conduisant à travers les quartiers noirs, où les chômeurs font la queue le vendredi pour toucher leur chèque de l’aide sociale. Plus tard il prendra sa carte au Ku Klux Klan en Arkansas.

La personnalité de McVeigh a sans aucun doute été charmée par la nébuleuse de courants extrémistes fourmillant sur le territoire américain avant 1995 et prêchant la fin de l’Etat fédéral. McVeigh n’a pas été déclaré fou lors de son procès, mais bien conscient de ses actes. Il est exécuté le 11 juin 2001, attendant 168 minutes avant de recevoir l’injection fatale, soit une minute pour chaque victime.

McVeigh a eu somme toute la détermination d’aller jusqu’au bout de ses idées révolutionnaires, défendues par les groupes de la haine. Ceux-ci possèdent certainement encore dans leurs rangs des personnes « qui peuvent être tentées de se faire une place dans les livres d’histoire en répétant cette horreur »[26].


[21] Auteur inconnu, « La mort pour le soldat de l’Amérique à la dérive », dans Le Progrès, 15 juin 1997

[22] Mével Jean-Jacques, « L’homme le plus haï d’Amérique face à ses juges », dans Le Figaro, 31 mars 1997

[23] Kauffmann Sylvie, op.cit

[24] Ibidem

[25] Kauffmann, Sylvie, op.cit

[26] Sabatier, Patrick, op.cit

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Timothy McVeigh

3.  Le fils terroriste de l’Amérique

« ni un monstre, ni un fou, juste un jeune Américain, peut-être un peu tête brûlée… »[16]

Durant tout son procès, McVeigh niera être l’auteur de l’attentat avant de tout avouer en 1997 dans American Terrorist. Jamais il ne regrette son acte. A ce titre, Timothy McVeigh renvoie l’image d’un homme ordinaire, « l’un d’entre nous »[17].

Timothy McVeigh

1968-2001

3.1 Une victime du darwinisme social

Au valeureux, rien d’impossible. Tout un chacun peut y arriver, pourvu qu’il y consacre le temps et l’énergie, et qu’il sache saisir sa chance. Parallèlement, cette liberté engendre une extraordinaire dynamique de la concurrence. La société américaine fonctionne de la sorte, est exigeante et dure envers les perdants, condamne implicitement ceux qui se trouvent en situation d’échec, soupçonnés de manque d’investissement personnel, de laxisme, voire d’une déficience quelconque. La vision américaine de l’homme et de sa réussite est étayée par la thèse du darwinisme social[18], idéologie née à la fin du XIXème  siècle et qui transpose les théories de Charles Darwin sur l’évolution des espèce au domaine social. Une conception qui repose sur la notion de survival of the fittest, où seuls les plus aptes l’emportent. Cette conception, popularisée par Herbert Spencer, philosophe anglais, et par William Graham Sumner aux Etats-Unis, connaîtra un succès foudroyant outre-Atlantique.

Les tenants du darwinisme social considèrent qu'à l'instar des animaux et des plantes, les hommes sont fondamentalement inégaux, physiquement et intellectuellement, et que leurs aptitudes sont strictement héréditaires. Ils sont donc destinés à la lutte pour leur survie et à la recherche de la réussite personnelle dans la société. Les individus qui deviennent riches et puissants sont les plus « aptes », alors que les membres des classes socioéconomiques les plus défavorisées sont les moins « adaptés ». Le darwinisme social en est ainsi venu à considérer que le progrès de l'humanité repose sur la rivalité. Cette doctrine servit de base philosophique aux idéologies de l'impérialisme, du racisme et de l'eugénisme. Au XXème siècle, elle tombe en discrédit lorsque de nouvelles découvertes scientifiques relativisent le rôle de la sélection naturelle dans l'étude de la société humaine, où les facteurs économiques et culturels ont éclipsé les facteurs physiologiques comme moteurs de l'évolution sociale. Pourtant aujourd’hui encore chaque Américain doit continuer à se distinguer, quelque soit la manière, pour progresser.

Garçon intelligent mais renfermé, McVeigh s’intéresse à peu de choses dans sa jeunesse. A sa sortie du lycée en 1986, il s’inscrit dans une école d’économie qu’il quitte vite. Les armes deviennent rapidement son unique point d’intérêt. Tireur d’élite dans l’armée en 1988, c’est là que le jeune homme commence à affirmer sa personnalité. Le soldat recommande même à ses collègues la lecture des Turner Diaries, roman raciste et antisémite racontant l’histoire d’un soldat qui s’enrôle dans une armée secrète pour lutter contre un gouvernement oppresseur. Avec la Guerre du Golfe en 1991 , McVeigh est envoyé dans le désert saoudien, où il décrochera une médaille pour sa bravoure.

Cependant, mortifié et menacé par les réductions de dépenses militaires après la chute du Mur de Berlin, il quitte l’armée le 31 décembre 1991. Il garde en tête son objectif, rentrer dans les Bérets Verts, les forces spéciales de l’armée américaine. Echouant aux épreuves physiques, il rentre avec sa déception chez son père Bill McVeigh, qui déclarera «le rejet par l’armée l’avait laissé très amer, il semblait toujours en colère »[19]. McVeigh se déclare de plus en plus inquiet face à la tyrannie fédérale, et est pris dans le mouvement de patriotes antigouvernementaux qui se développe alors. Il devient alors garde de sécurité pendant quelques mois, et prend la route en 1993, en voyageant de motels en motels dans des voitures rouillées, et passe du temps avec deux de ses anciens collègues, Terry Nichols et Michael Fortier. Après un passage à Waco, il écrit une lettre à sa sœur Jennifer, dans laquelle il précise qu’il est « en train de réévaluer ce qui est bien et ce qui est mal » et se présente comme une « sorte de Robin de Bois face au monstre du gouvernement »[20].

Le darwinisme social tel qu’illustré par de McVeigh atteint son paroxysme lorsque le jeune homme doit gagner sa vie en revendant des armes lors de gun show et dormir chez son père sur un canapé. Il passe en 1994 quelques mois dans le Michigan, dans la ferme du frère de Terry Nichols, où il s’entraîne à l’explosif dans les bois. Avec le siège de Ruby Ridge en août 1992 où un survivaliste résiste aux forces de l’ordre, qui abattent sa femme et son fils, le ressentiment de McVeigh contre le pouvoir fédéral s’accentue.


[16] Rousselot, Fabrice, « La dérive de l’un d’entre nous », dans Libération, 11 juin 2001

[17] Linda Jones, compte-rendu du procès, U.S. v. McVeigh.

[18] Définition issue de l’Encyclopédie Encarta 2003, Microsoft, Droits réservés

[19] Kauffmann Sylvie, op.cit

[20] Rousselot, Fabrice, op.cit

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Le mythe du territoire inattaquable

1. Le mythe du territoire inattaquable

« Aujourd’hui, c’est la sage Amérique de Babbitt qui est atteinte dans sa chair »[1]. George Babbitt, personnage principal du roman éponyme de Lewis Sinclair, est un Américain moyen. Le livre relate ses aventures dans une Amérique où rien de grave, ni de catastrophique ne survient et ne peut survenir.

Tous les journaux condamnent de façon unanime, dans les jours qui suivent le 19 avril 1995, l’explosion de la bombe causant l’effondrement de l’immeuble d’Oklahoma City. Certains évoquent même « l’impensable depuis la Guerre de Sécession »[2]. Certes, la violence et la soudaineté de la catastrophe, le chiffre effroyable de 168 victimes et les ruines fumantes de l’immeuble marquent au fer blanc l’événement dans les mémoires. Paradoxalement, le souffle de l’explosion efface de ces mêmes mémoires des attaques passées perpétrées sur le sol américain, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur. Moins impressionnantes, elles n’en révèlent pas moins la vulnérabilité des Etats-Unis, une fragilité au fond inhérente à toute nation. Nombreux sont les journaux parus les 17 avril 1995 et 12 septembre 2001 à parler des faits survenus la veille comme une première dans l’Histoire des Etats-Unis. Or tel n’est pas le cas.

  1.1 Le projet FUGO

Les Américains puisent leur identité dans un certain nombre de valeurs parmi lesquelles beaucoup sont devenues de véritables mythes. L’un d’eux remonte à l’époque coloniale et à l’expérience vécue au cours de ce qui est appelée la « Frontière », qui met en avant un territoire vierge et inattaquable, auquel il échoit, à travers l’autre notion de « Destinée Manifeste » de John O’Sullivan, de répandre un certain idéal. Mais des attaques commises au XXème siècle sur ce territoire finissent par prouver que celui-ci ressemble à un colosse aux pieds d’argile.

Les Japonais parviennent en 1943 à toucher les Etats-Unis sur leur propre territoire. A la suite de l’attaque de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, autre attaque directe mais sur un l’île d’Hawaï, les bombardements américains sur Tokyo et d’autres villes de l’archipel nippon provoquent des représailles quelque peu originales de la part de l’armée japonaise. Dans le cadre du projet intitulé FUGO, ceux-ci décident de la mise au point de ballons sans équipage mais porteurs de bombes. Produites par des usines artisanales, elles sont constituées d’un papier spécial et d’une colle à base de…pommes de terre. Le but de ces ballons est de « déclencher des incendies de forêt, détourner des ressources de l’effort de guerre et susciter la panique parmi les victimes »[3]. Entre novembre 1944 et avril 1945, près de 10 000 ballons sont ainsi fabriqués. La région Nord-Ouest de l’Amérique du Nord constitue leur principale cible. Ils atterrissent en majorité au Michigan, en Oregon, dans l’Etat de Washington, en Californie et en Alaska. Sur les 10 000 ballons, 300 seulement atteignent leur objectif, suite à un défaut de fabrication ayant entraîné leur chute. A l’époque, la population américaine n’est pas informée de l’offensive aérienne nipponne sur le territoire même des Etats-Unis. La presse se range du côté de l’Etat et ne publie presque rien au sujet de cette menace. Une censure qui a pour objet d’empêcher l’ennemi de connaître l’issue de ces attaques de ballons, et d’éviter la panique. Cependant, le contrat est brisé lorsque les médias ne peuvent « dissimuler la mort de l’épouse d’un ministre du culte de l’Oregon et celle de cinq enfants suite à l’explosion de ballons »[4]. 

Ni incendie de forêt ni épidémie ne sont survenus. Le projet FUGO est rapidement ignoré, d’une part par les Japonais, d’autre part par les Américains, oubli en partie lié au faible nombre de victimes. Néanmoins, ces armes volantes prouvent que le sol américain n’est donc pas inviolable. Jusqu’au début des années 80, la plupart des sources primaires traitant des attaques de ballons ont conservé une côte de sécurité, bien que des données disponibles sur la technologie FUGO aient été utilisées dans le cadre d’opérations militaires faisant appel à des ballons durant la Guerre Froide. Par ailleurs, on estime que des bombes tombées à de nombreux endroits aux USA n’ont toujours pas été retrouvées.

1.2 Un pays en proie au terrorisme au XXème siècle

Il serait inconvenant de considérer le territoire américain comme vierge en matière d’attaque terroriste avant le 11 septembre 2001 ou le 19 avril 1995. Ainsi, hors période de guerre, le pays est-il touché. Le 16 septembre 1920, une bombe est posée à Wall Street à par des anarchistes L’explosion fait 40 morts.  Cinquante ans plus tard, New York est une nouvelle fois véritable ville ‘’martyre’’ du terrorisme. Le 6 mars 1970, un explosif tue trois personnes dans un restaurant. L’attaque est commise par un groupe révolutionnaire clandestin. Le 24 août de la même année, une déflagration survient à l’université de l’armée de terre de Madison dans le Wisconsin et fait un mort.

Le groupuscule du Weather Underground fait parler de lui en  ce début d’années 70. Leur but est de destituer le gouvernement Nixon, en plaçant une bombe en 1971 au Capitole et une deuxième l’année suivante au Pentagone. L’année 1975 débute sous les pires auspices, on recense alors quatre morts suite à une explosion dans une taverne à New York. Ces attaques à la bombe sont commises par le Groupe Nationaliste des Forces Armées de Libération Nationale Portoricaine. 1975 s’achève comme elle avait débuté: le 29 décembre, un attentat à la bombe à l’aéroport de La Guardia fait 11 morts et 75 blessés. Le 11 septembre 1976, c’est explosion dans une gare à New York qui survient. Enfin, le 16 mai 1981, c’est l’aéroport Kennedy qui est la cible d’une explosion, au terminal Pan Am, faisant 1 mort. La carte de la page recense les attaques anti-américaines connues à ce jour, et prouve la vulnérabilité de l’Amérique. Mais ce sera véritablement l’attentat du 26 février 1993 au World Trade Center qui illustrera cette constatation.

La carte de la page suivante permet de mieux visualiser la part des attaques intérieures dans l’histoire du terrorisme des Etats-Unis.

1.3 Les années violentes : 1990-1993

La société américaine a toujours été une société violente. Conquête de l’Ouest, massacre des Indiens, esclavage, grand banditisme des années 20, autant de périodes propices à la brutalité et aux excès. Mais c’est au début des années 90 que la violence atteint son paroxysme, époque à laquelle « il y a plus d’Américains tués par balle que pendant toute la guerre du Vietnam »[5]. 

Tandis que Tony Morrison est la première femme noire à recevoir le Prix Nobel de littérature, un petit délinquant, Rodney King, est stoppé par des policiers blancs lors d’un contrôle radar le 3 mars 1991. En état d’ébriété, le jeune homme ne réagit pas assez rapidement aux ordres des agents. Un témoin filme le passage à tabac du jeune homme par les policiers. La séquence de 89 secondes enflamme les esprits. Quand un jury blanc acquitte les policiers le 29 avril 1992, la colère éclate à Los Angeles, et déclenche la pire émeute raciale du 2Oème siècle aux Etats-Unis. Cinquante personnes sont tuées, 20 000 blessées et des quartiers entiers de la ville brûlent. La loi martiale est décrétée le 1er mai, et l’armée intervient pour écraser la révolte. Les policiers bastonneurs sont rejugés par un tribunal fédéral et condamnés à 30 mois de prison en 1993.

Les émeutes du WATTS en 1992 à Los Angeles

L’embrasement surgit donc de l’intérieur des Etats-Unis. Le 12 septembre 1994 survient un autre épisode exceptionnel et menaçant à la Maison-Blanche. Un Américain s’empare d’un petit avion et met le cap sur le centre-ville de Washington en direction du centre présidentiel. Son petit Cessna touche le sol, l’appareil est projeté au-dessus de la haie et termine sa course en percutant un grand socle de pierre. Le pilote meurt sur le coup. L’épisode n’est pas anecdotique, dans la mesure où il révèle déjà la fragilité de la protection de la Maison-Blanche, sept années avant le 11 septembre. La même année, un individu armé d’un pistolet escalade la grille du bâtiment avant de se blesser et d’être arrêté par les services secrets.

En ce début d’années 90 et au sortir de la Guerre du Golfe, le climat est donc véritablement tendu aux Etats-Unis. Rien n’est fait pour arranger les choses, d’autant qu’à cette période Hollywood décide de tout miser sur le terrorisme. Au cinéma, les scénaristes s’emparent de sujets explosifs au sens propre du terme. Avant Oklahoma City, on ne compte plus le nombre de films consacrés à des poseurs de bombe : Speed ou Blown Away, dans lesquels un terroriste, blanc américain au passé prestigieux mais délaissé par ses compatriotes, s’attaque à des symboles de son pays.  Dans Speed, s’est à un bus rempli d’individus issus de toutes les races et couches sociales de la société américaine que s’acharne le terroriste. Dans le second, le poseur de bombe, ancien membre du FBI au chômage, fait sauter un immeuble fédéral.

Dans Blown Away, l’Etat est la cible du poseur de bombe

A la télévision, c’est le temps du succès incroyable de la série « Cops » dans laquelle les policiers arrêtent en direct moult trafiquants dénichés à chaque coin de rue. La violence, omniprésente dans l’actualité et qui s’impose de plus en plus dans la culture, prend des allures de banalité en ce début d’années 90. En juin 1994, le médiatique O.J Simpson, ancien champion de football américain devenu acteur, est accusé du meurtre de sa femme et d’un ami de celle-ci. Apprenant que la voiture du présumé coupable est prise en chasse par la police de Los Angeles, les chaînes de télévision envoient des hélicoptères pour filmer la poursuite en direct, et provoquent des attroupements de badauds sur le parcours. Le panorama ne saurait être complet sans l’évocation du massacre de Waco le 19 avril 1993: des enfants y meurent brûlés vifs. ( voir partie 3.3) 

Pour continuer à effrayer, le terrorisme cherche donc des effets toujours plus spectaculaires Les bombes sont un moyen classique du terrorisme, mais leur utilisation est en augmentation. L’attentat du World Trade Center le 26 février 1993 reste à ce titre dans tous les esprits. Un véhicule piégé explose dans le parking sous terrain des tours jumelles, fait six morts et mille blessés. Les membres d’un réseau terroriste islamiste basé dans le New Jersey sont rapidement identifiés et arrêtés. Quatre seront condamnés à 240 ans de prison, dont le chef spirituel Omar Abdel Rahmane, cheikh égyptien. Le pays  connaît une véritable tragédie historique, une action terroriste digne des attentats en Israël : « Les Etats-Unis ne sont plus à l’abri du cauchemar terroriste […] le constat est douloureux et le réveil brutal, mais l’Amérique, après tout, ne découvrait qu’une évidence »[6].

    L’attentat du 26 février 1993 World Trade Center

                  

En décembre 1993, six personnes sont tuées et 19 blessées dans un train de banlieue près de Garden City à New York. L’auteur de la tuerie, Colin Ferguson, natif de la Jamaïque, est maîtrisé par des voyageurs.

Au niveau de l’administration Clinton, rien n’est assuré pour calmer l’opinion. Une commission du Congrès enquête sur le suicide en 1993 de Vincent Foster, conseiller à la Maison-Blanche et impliqué dans le scandale financier du Whitewater (Madison Guaranty Savings and Loans) sur lequel les époux Clinton ont été entendus par la justice. Pour les mêmes raisons, Roger Altman, Secrétaire adjoint au Trésor, démissionne en août 1994. Autre cas de corruption, Benjamin Chavis, directeur exécutif du NAACP, et ami de Louis Farrakhan, leader de l’association Nation of Islam, est accusé d’avoir soustrait 330 000 dollars des caisses de son organisation pour acheter le silence d’une employée qui le dénonce pour harcèlement sexuel. Chavis est finalement contraint à la démission en août 1994.

► Il est étonnant de voir les Américains surpris le 19 avril 1995 par l’explosion à Oklahoma City. Au vu de ce recensement d’attaques commises du XXème siècle, Oklahoma City n’apparaît comme un événement ‘’supplémentaire’’, l’illustration d’une logique de violence, un dysfonctionnement de plus. D’au autre côté, le fait que l’attentat soit le premier véritablement commis par un Américain, rend compréhensible la réaction de l’opinion. Celle-ci de chercher par conséquent à comprendre de quelle manière Oklahoma City est devenue une « révélation cruelle, qui explique alors le véritable état de choc dans lequel est plongée la première puissance de la planète »[7].

   


[1]Amalric, Jacques, « Mort d’un mythe » , dans Libération, 21 avril 2005

[2] Briançon Pierre, « Oklahoma City recherche ses disparus », idem

[3] Bell, Sandra, « Savoir Faire : Des ballons qui larguent des bombes », dans Nouvelles de la Bibliothèque Nationale, n°7-8, vol.30, juillet 1998

[4] Bell Sandra, op.cit

[5] Martin Jean-Pierre et Rayot Daniel, Histoire et Civilisation des Etats-Unis, Paris, Nathan Universités 5ème édition, 1995, p.131

[6] Kaufmann Sylvie, « Le fils terroriste de l’Amérique », dans Le Monde, 1er avril 1997

[7] Kauffmann Sylvie, op.cit

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Les groupes de la haine

1.  L’ombre des milices sur Oklahoma City

«  La tyrannie d’un prince dans une oligarchie n’est pas aussi dangereuse pour le bien public que l’apathie des citoyens dans une démocratie »    

Montesquieu

L’attentat d’Oklahoma City reflète le « terrorisme indigène moderne »[30]. Ce type de terrorisme est notamment le fait de mouvements se prétendant patriotiques, luttant contre l’emprise croissante du gouvernement fédéral. Pourtant, « haïr son pays, ou feindre de l’aimer mais mépriser son gouvernement, n’a rien de patriotique »[31]. Néanmoins, la culture américaine intègre relativement facilement des mouvements mêlant morale et violence. Le Ku Klux Klan fait ainsi partie du paysage américain depuis plus d’un siècle, même s’il est condamné par les discours officiels.

Dans l’esprit des Français, l’idée de milice est associée à celle d’extrême droite et de crimes écœurants. Aux Etats-Unis, le sens de milice est autre. De l’explosion de Oklahoma City, de cette rébellion contre l’ordre établi, apparaît une prise de conscience sociale mettant en cause l’existence et la prolifération de milices paramilitaires américaines, de cultes voués à la destruction du monde organisé et politisé, de croyances en une force séculière inspirée en partie d’interprétations bibliques, mais ancrée dans un renouvellement du monde sans l’aide de Dieu. Un voyage au cœur des croyances, des idéologies et actes de ces groupes déviants est captivant. Ce sont de telles unions qu’on appelle milices dans le sens américain du terme. Elles partagent une foi dans l’écroulement du monde qui les exclut, mais auquel ils survivront afin d’entrer dans un univers où ils seront en mesure de contrôler les éléments qui les entourent, car il n’y aura plus de gouvernement ni de loi restreignant leurs droits fondamentaux.  L’Amérique, durant le procès de McVeigh, découvre qu’elle compte en son sein des boys issus de mouvements marginaux et haineux à la population croissante. Des hommes en colère prêts à faire couler le sang de leurs compatriotes.

Si McVeigh n’a jamais fait partie d’une milice particulière ou d’un groupe d’extrême droite organisé, il a côtoyé ces mouvements et partagé les idées des patriotes adeptes de la suprématie blanche. En effet, les Américains sont connus « depuis leurs origines pour former une nation d’adhérents »[32]. Pour ces groupes, tout ce qui ressemble à une « structure centralisatrice est combattu » : l’esprit des pionniers des XVII et XVIII siècle est-il encore si vivace ?

1.1 Les intentions affichées des groupes de la haine

On pourrait décrire un groupe de la haine comme un groupe d’intérêts…extrêmes. En général, une communauté de la sorte se crée sur la base de « caractéristiques naturelles ou familiales, telles que le sexe, la religion, la région, l’ethnie ou la race, qui généralement peuvent se modifier »[33]. Justement, pour les groupes dits de la haine, ce critère de la race ne se modifie pas, dans la mesure où ils n’en défendent qu’une seule, blanche, noire ou autre. Ils adoptent en outre un principe essentiel qui s’applique par ailleurs aux groupes d’intérêts classiques. A savoir que « la théorie politique des groupes d’intérêts est fondée sur une prémisse, toutes choses égales par ailleurs, les intérêts soutenus par une organisation ont plus de chances de prospérer que les autres »[34].

Un distinguo est nécessaire : on appellera milice un groupe de la haine possédant une hiérarchie, avec un chef, des adjoints, une administration, tandis qu’un groupe de la haine est moins structuré et possède un discours moins lisse. En définitive, les deux s’organisent autour de conspirations mythiques qui mêlent l’administration fédérale de Washington avec ses représentants, que sont le FBI ou la police fédérale, et d’autres cibles qui sont pêle-mêle : l’emprise juive sur la société américaine, le communisme (aujourd’hui chinois), l’ONU, l’insécurité des grands centres urbains…

Avant Oklahoma City, les « semeurs de haine »[35] représentent à peu près 100 000 personnes, réparties dans 47 Etats, qui soupçonnent que le gouvernement fédéral de conspirer contre les citoyens pour établir à leur insu un nouvel ordre mondial. Généralement de type paranoïaques, leurs invectives visent les Nations Unies, qui dépêcheraient des agents secrets pour leur confisquer des armes. Ces groupes estiment qu’ils ont le droit constitutionnel de prendre les armes pour lutter contre des lois qu’ils n’acceptent pas.

Parmi elles, la Milice des Etats-Unis, inorganisée pour le coup, est la seule qui soit implantée dans plusieurs Etats. Elle a été créée par Linda Thomson, une avocate d’Indianapolis, après la mort de David Koresh à Waco. En Arizona, la « Police contre le Nouvel Ordre Mondial » est destinée à s’opposer à un plan du gouvernement fédéral qui veut supprimer 2,5 milliards de personnes. Comment, celle-ci ne donne pas de précisions. Le Ku Klux Klan n’est pas en reste puisqu’il va cueillir ses soldats dans ce genre d’organisations : ainsi au Texas, Robert Spence, le magicien impérial des vrais chevaliers du Ku Klux Klan, possède lui aussi son groupe de « soldats citoyens » qui se battent contre trois ennemis, les juifs, les Noirs et…les impôts. Tout ce monde vit librement, comme le garantit le premier amendement de la Constitution[36]. Elles communiquent donc entre elles par fax, courrier électronique, et dans un de leurs forums sur Internet, on peut même trouver la recette pour fabriquer des bombes.

Mais ces groupes passent rarement à l’action, préférant plutôt imaginer détruire le gouvernement américain et fantasmer sur leur prise de pouvoir.

Timothy McVeigh portait toujours sur lui le petit livre rouge des milices, une copie des Turner Diaries de William Pierce, fondateur de la Alliance Nationale, une milice d’extrême droite. Le livre, dont les personnages et la trame n’ont aucune épaisseur, raconte le combat final de la population blanche américaine contre la terreur instaurée par le gouvernement judéo négroïde de Washington. Sous la forme d’un journal tenu par un guérillero néo-nazi, ce véritable Mein Kampf romanesque glorifie le génocide, et connaît un énorme succès dans l’extrême droite occidentale, et a même été traduit en breton ! Le 18 juin 1984, après avoir l’avoir lu, deux militants néo-nazis de Denver décident de créer un « groupe de résistance aryenne ». Leur première action, et dernière, est d’abattre leur voisin, le présentateur de télévision juif Alan Berg.

     Un extrait du livre est très révélateur et annonce déjà la catastrophe d’Oklahoma City. En fait, en le lisant après les attentats le 11 septembre 2001, le passage paraît encore beaucoup plus troublant, et d’aucuns seraient tentés d’affirmer que le roman a inspiré les kamikazes du 11 septembre : le héros du livre s’écrase avec un avion sur le Pentagone. En tout cas, nul doute que cet extrait a inspiré l’acte de Timothy McVeigh.

« Cela fait plus de quatre ans que je n’ai pas volé, mais je me suis bien familiarisé avec le cockpit du Stearman et j’ai été informé de toutes les particularités de l’avion. A priori, je n’aurai aucun problème de pilotage. La grange-hangar n’est qu’à huit miles du Pentagone, nous allons faire chauffer l’engin dans la grange et dès que la porte sera ouverte, je m’en irai comme une chauve-souris sortant de l’enfer, directement sur le Pentagone, à une altitude d’environ 50 pieds. D’ici au périmètre de défense, je devrais avoir atteint la vitesse d’environ 150 miles par heure et cela ne devrait pas me prendre plus de 70 secondes pour atteindre la cible. Les deux tiers des troupes en garnison autour du Pentagone sont composées de négros, ce qui devrait énormément améliorer mes chances de passer »

Par la suite, le roman fait l’apologie d’un nouveau génocide, appelée « Phase Deux », de dimension planétaire :

« une  combinaison de moyens nucléaires, biologiques et chimiques, à une grande échelle pour résoudre le problème ; sur une période d’environ 4 ans, quelque 16 millions de kilomètres carrés sur la surface de la planète, des montagnes de l’Oural au Pacifique, et de l’océan Arctique à l’Océan Indien, furent efficacement stérilisés »[37]

La victoire est célébrée à la dernière ligne du roman, en novembre 1999, cent dix ans jour pour jour après « l’anniversaire de naissance d’un des plus grands fils de notre sang ». Il faut bien sûr lire Adolf Hitler. En 1989, l’Alliance Nationale ne se content pas de diffuser des textes de ce genre, mais elle possède également un camp d’entraînement militaire en Virginie de l’Ouest, sous le couvert d’une communauté religieuse, l’Eglise Cosmothéiste, dont le président n’est autre que William Pierce. Malgré la tragédie d’Oklahoma City, ce dernier demeure « l’idéologue de référence des extrémistes racistes et antisémites américains »[38].

Ceux-ci de se regrouper alors en mouvements qui s’organisent en milices par référence à la Révolution Américaine. Mais si Bill Clinton reconnaît lui-même à certaines de ces milices le mérite d’avoir reconnu l’attentat, il met en cause « celles qui étaient allées au-delà des simples vitupérations pour promouvoir la violence contre les représentants de l’ordre et les fonctionnaires de l’Etat, tout en osant se comparer aux milices de la guerre d’Indépendance américaine qui luttaient pour la démocratie qu’elles bafouent aujourd’hui»[39]. En effet, elles se nourrissent de la démocratie, qui leur fournit la liberté propice à l’élaboration de leurs actions, et leur offre une véritable plateforme publicitaire. Elles n’hésitent alors pas quelquefois à se confondre à des mouvements survivalistes, prétendant préparer la société aux séquelles d’un éventuel holocauste nucléaire. Terroriser devient alors leur credo. A leurs yeux, c’est justement le gouvernement américain le vrai terroriste. La tentation est « donc forte de limiter le champ d’action du gouvernement en limitant celui de la démocratie ; c’est l’objectif avoué du terrorisme d’extrême droite, qui prend des proportions inquiétantes aux Etats-Unis, où il s’associe volontiers avec des objectifs moraux et religieux ». Un terrorisme à cause unique, qui lutte pour des objectifs moraux et non séculiers, face auxquels la vie humaine devient une quantité négligeable, jusqu’à la « contradiction des mouvements anti-avortement qui assassinent aux Etats-Unis, pour défendre…le droit à la vie »[40].

La quasi-totalité des tenants d’un discours apocalyptique, tel celui du Parti Nazi Américain prévoyant « la disparition de la race blanche d’ici 2025 »[41]  (voir prochaine partie), sont persuadés d’avoir découvert un motif caché dans l’axe du pouvoir politique et/ou économique en place. Qu’il s’agisse du ZOG (Zionist Occupation Government), des suppôts de l’antéchrist, des communistes, ou même des Nations Unies, il existe habituellement une organisation qui mène les destinées des Etats se prétendant faussement indépendants et vise directement à anéantir le groupe qui aurait découvert son existence. Le Ku Klux Klan, ou le Posse Comitatus, basent eux leur rhétorique sur la peur et un dégoût de la différence, raciale, de l’altérité, ainsi que de l’urbanité anarchique et incontrôlable.

Loin de s’amenuiser, les discours traitant de la fin du monde devraient continuer de proliférer au cours des prochaines années puisque les outils technologiques que certains adeptes craignent tant, tel Internet, leur permettront de mettre aisément en récit, ou en Histoire, les éléments narratifs nécessaires pour « valider leurs actes sans craindre outre mesure un démenti autre que celui qu’ils s’imposeraient eux-mêmes afin de redéfinir les motivations de leur doctrine, des groupes non pas à la carte, mais au buffet, qui prendront à partir du choix historique les aliments qui leur conviennent à ce moment-ci, les mélangeront comme il leur plaît, pour recommencer au repas suivant sans que nul ne mette en doute l’incongruité d’une diète doctrinale on ne peut plus arriviste »[42].


[30]www.terrorwatch.ch (site spécialisé dans l’étude et la surveillance du terrorisme)

[31] Clinton Hillary, op.cit, p.365

[32] Skidmore Max J , op.cit, p.87

[33] Skidmore Max J, op.cit, p.88

[34] Ibidem

[35] Clinton Hillary, op.cit, p.365

[36] United States Senate “The Constitution of the United States of America”  http://www.access.gpo.gov/congress/senate/constitution/toc.html

[37] extraits disponibles partout sur internet

[38] Ridgeway James, Blood in the face, the KKK, Aryan Nations, Nazi Skinheads and the Rise of a New White Culture, Second edition, Thunder’s mouth press, 1995

[39] Clinton  Bill, op.cit, p.689

[40] www.terrorwatch.ch

[41] site officiel du Parti Nazi Américain www.americannaziparty.com

[42] article “Millenium rage, survivalists, white supremacists, and the doomsday prophecy”, www.terrorwatch.ch

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Conclusion Oklahoma City

En 1997, le jugement de Timothy McVeigh clôt un cycle de révélations pour le peuple Américain. Entamé dans les jours suivant l’explosion à Oklahoma City du bâtiment fédéral Alfred P.Murrah, celui-ci est un choc violent, et matérialise le « retour du tragique »[1] pour une population qui vivait sur un nuage, et pour un pays aveuglément confiant en ses principes, son développement et son système.

Le début de la fin du rêve américain, marquée par l’assassinat de JFK, est amplifié par l’attentat d’Oklahoma City. L’Amérique toute entière fut frappée en 1963 de plein fouet par l’assassinat de son président, avec sa mort et les doutes sur le système, ce fut le rêve américain tout entier qui fut écorné. Puis la pesante influence des grands trusts sur la vie politique, les frasques de Bill Clinton, Oklahoma City et l’élection controversée de George Bush Jr n’ont cessé cependant de rappeler que la page du rêve avait été tournée et qu’il fallait écrire celle d’une réalité moins mythique.

Alors, plus que jamais, l’Américain moyen semble s’être égoïstement retranché dans le confort des valeurs primaires de la société : ‘’faire’’ de l’argent, hausser les épaules face au curieux processus électoral et surtout, quoiqu’il arrive, mettre la main sur le cœur devant la bannière étoilée et défendre l’idée de liberté. Mais les meilleurs principes poussés ad absurdum aboutissent à la négation même de ces principes de liberté : l’existence des milices en est le symbole modèle. L’explosion du bâtiment était un acte politique conscient. Du point de vue des fascistes qui l’ont mis en œuvre, ce devait être le préalable à leur arrivée sur la scène politique. Ils espéraient qu’après ce choc initial, un nombre croissant de personnes les considérerait comme une force avec laquelle il faudrait compter. Ce ne fut pas le cas.

Dix ans plus tard, des voix s'élèvent pour rappeler la nécessité de surveiller les groupes extrémistes américains alors que l'administration Bush mène une guerre sans relâche contre le terrorisme d'inspiration islamiste. « Après le 11 Septembre, il y a eu un détournement énorme de l'attention des agences fédérales vers les mouvements terroristes étrangers », note Mark Potok, directeur de l'Institut Southern Poverty Law Center, « on n'a guère mis l'accent sur la scène intérieure, qui continue à produire des individus très dangereux»[2]. Selon les experts américains, après une chute de la croissance des milices constatée en 2000, de nouveaux groupes se sont formés ces dernières années et les activités paramilitaires ont repris. Pour Mark Pitcavage, de l'Anti-Defamation League, la menace d'un attentat perpétré par des groupes radicaux d'extrême droite américaine demeure « crédible »[3].

L’attentat a démontré l’instabilité croissante de la démocratie américaine, et révélé les antagonismes sociaux auxquels sont confrontés ses institutions ancestrales. La guerre du Golfe n'a pas totalement causé le sentiment d'aliénation de McVeigh, et l’armée ne l’a pas entièrement formé. Il s'est en quelque sorte inventé lui-même, se formant dans le vide laissé par une famille brisée, séduit par un idéal d'autocontrôle militant, et initié au raisonnement infaillible mais complètement faux de parias obsédés par l'idée de renverser le gouvernement en quête de droits qu'ils possèdent déjà. Timothy McVeigh, a été condamné à mort pour complot fédéral et meurtres, et exécuté par injection létale le 11 juin 2001. Condamné par deux fois à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle, son complice Terry Nichols purge la peine à la prison de haute sécurité de Florence au Colorado. Ils ont payé pour les scènes abominables qui se sont déroulées à Oklahoma City : effondrement d’immeuble, amas fumants et brûlants, et surtout des corps déchiquetés.

Le 4 mai 1995, Bill Clinton affirme que la première menace qui pèse sur la sécurité  des Américains est le terrorisme. Le président américain d’annoncer alors que la meilleure des réponses est justement de se replonger dans le rêve américain, que « rien ne devait changer dans la vie des Américains ou dans la  politique de l’Amérique »[4]. Reste alors dans l’immédiat cette volonté américaine de continuer la vie as usual, dans la  sourde certitude de n’être jamais protégé contre de futurs attentats et devant « renforcer leur vigilance et réaliser qu’ils ne seront pas toujours en sécurité là où ils ont toujours pensé être »[5]. Bill Clinton aurait préféré que tel pronostic « ne se vérifie jamais »[6].


[1] Michel Crozier, cité par Thierry Lentz, « La mort de Kennedy et la crise du rêve américain », dans XXème  siècle, n°1, janvier 2003, pp 56-57

[2] www.terrorisme.net

[3] www.lexpress.fr

[4] Clinton Bill, op.cit., p.687

[5] Strazzulla, Jérôme, op.cit

[6] Clinton Bill, ibidem

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