Le Blog de Julien

Blog perso de Julien Jouanneau

30 avril 2006

Le mythe du territoire inattaquable

1. Le mythe du territoire inattaquable

« Aujourd’hui, c’est la sage Amérique de Babbitt qui est atteinte dans sa chair »[1]. George Babbitt, personnage principal du roman éponyme de Lewis Sinclair, est un Américain moyen. Le livre relate ses aventures dans une Amérique où rien de grave, ni de catastrophique ne survient et ne peut survenir.

Tous les journaux condamnent de façon unanime, dans les jours qui suivent le 19 avril 1995, l’explosion de la bombe causant l’effondrement de l’immeuble d’Oklahoma City. Certains évoquent même « l’impensable depuis la Guerre de Sécession »[2]. Certes, la violence et la soudaineté de la catastrophe, le chiffre effroyable de 168 victimes et les ruines fumantes de l’immeuble marquent au fer blanc l’événement dans les mémoires. Paradoxalement, le souffle de l’explosion efface de ces mêmes mémoires des attaques passées perpétrées sur le sol américain, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur. Moins impressionnantes, elles n’en révèlent pas moins la vulnérabilité des Etats-Unis, une fragilité au fond inhérente à toute nation. Nombreux sont les journaux parus les 17 avril 1995 et 12 septembre 2001 à parler des faits survenus la veille comme une première dans l’Histoire des Etats-Unis. Or tel n’est pas le cas.

  1.1 Le projet FUGO

Les Américains puisent leur identité dans un certain nombre de valeurs parmi lesquelles beaucoup sont devenues de véritables mythes. L’un d’eux remonte à l’époque coloniale et à l’expérience vécue au cours de ce qui est appelée la « Frontière », qui met en avant un territoire vierge et inattaquable, auquel il échoit, à travers l’autre notion de « Destinée Manifeste » de John O’Sullivan, de répandre un certain idéal. Mais des attaques commises au XXème siècle sur ce territoire finissent par prouver que celui-ci ressemble à un colosse aux pieds d’argile.

Les Japonais parviennent en 1943 à toucher les Etats-Unis sur leur propre territoire. A la suite de l’attaque de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, autre attaque directe mais sur un l’île d’Hawaï, les bombardements américains sur Tokyo et d’autres villes de l’archipel nippon provoquent des représailles quelque peu originales de la part de l’armée japonaise. Dans le cadre du projet intitulé FUGO, ceux-ci décident de la mise au point de ballons sans équipage mais porteurs de bombes. Produites par des usines artisanales, elles sont constituées d’un papier spécial et d’une colle à base de…pommes de terre. Le but de ces ballons est de « déclencher des incendies de forêt, détourner des ressources de l’effort de guerre et susciter la panique parmi les victimes »[3]. Entre novembre 1944 et avril 1945, près de 10 000 ballons sont ainsi fabriqués. La région Nord-Ouest de l’Amérique du Nord constitue leur principale cible. Ils atterrissent en majorité au Michigan, en Oregon, dans l’Etat de Washington, en Californie et en Alaska. Sur les 10 000 ballons, 300 seulement atteignent leur objectif, suite à un défaut de fabrication ayant entraîné leur chute. A l’époque, la population américaine n’est pas informée de l’offensive aérienne nipponne sur le territoire même des Etats-Unis. La presse se range du côté de l’Etat et ne publie presque rien au sujet de cette menace. Une censure qui a pour objet d’empêcher l’ennemi de connaître l’issue de ces attaques de ballons, et d’éviter la panique. Cependant, le contrat est brisé lorsque les médias ne peuvent « dissimuler la mort de l’épouse d’un ministre du culte de l’Oregon et celle de cinq enfants suite à l’explosion de ballons »[4]. 

Ni incendie de forêt ni épidémie ne sont survenus. Le projet FUGO est rapidement ignoré, d’une part par les Japonais, d’autre part par les Américains, oubli en partie lié au faible nombre de victimes. Néanmoins, ces armes volantes prouvent que le sol américain n’est donc pas inviolable. Jusqu’au début des années 80, la plupart des sources primaires traitant des attaques de ballons ont conservé une côte de sécurité, bien que des données disponibles sur la technologie FUGO aient été utilisées dans le cadre d’opérations militaires faisant appel à des ballons durant la Guerre Froide. Par ailleurs, on estime que des bombes tombées à de nombreux endroits aux USA n’ont toujours pas été retrouvées.

1.2 Un pays en proie au terrorisme au XXème siècle

Il serait inconvenant de considérer le territoire américain comme vierge en matière d’attaque terroriste avant le 11 septembre 2001 ou le 19 avril 1995. Ainsi, hors période de guerre, le pays est-il touché. Le 16 septembre 1920, une bombe est posée à Wall Street à par des anarchistes L’explosion fait 40 morts.  Cinquante ans plus tard, New York est une nouvelle fois véritable ville ‘’martyre’’ du terrorisme. Le 6 mars 1970, un explosif tue trois personnes dans un restaurant. L’attaque est commise par un groupe révolutionnaire clandestin. Le 24 août de la même année, une déflagration survient à l’université de l’armée de terre de Madison dans le Wisconsin et fait un mort.

Le groupuscule du Weather Underground fait parler de lui en  ce début d’années 70. Leur but est de destituer le gouvernement Nixon, en plaçant une bombe en 1971 au Capitole et une deuxième l’année suivante au Pentagone. L’année 1975 débute sous les pires auspices, on recense alors quatre morts suite à une explosion dans une taverne à New York. Ces attaques à la bombe sont commises par le Groupe Nationaliste des Forces Armées de Libération Nationale Portoricaine. 1975 s’achève comme elle avait débuté: le 29 décembre, un attentat à la bombe à l’aéroport de La Guardia fait 11 morts et 75 blessés. Le 11 septembre 1976, c’est explosion dans une gare à New York qui survient. Enfin, le 16 mai 1981, c’est l’aéroport Kennedy qui est la cible d’une explosion, au terminal Pan Am, faisant 1 mort. La carte de la page recense les attaques anti-américaines connues à ce jour, et prouve la vulnérabilité de l’Amérique. Mais ce sera véritablement l’attentat du 26 février 1993 au World Trade Center qui illustrera cette constatation.

La carte de la page suivante permet de mieux visualiser la part des attaques intérieures dans l’histoire du terrorisme des Etats-Unis.

1.3 Les années violentes : 1990-1993

La société américaine a toujours été une société violente. Conquête de l’Ouest, massacre des Indiens, esclavage, grand banditisme des années 20, autant de périodes propices à la brutalité et aux excès. Mais c’est au début des années 90 que la violence atteint son paroxysme, époque à laquelle « il y a plus d’Américains tués par balle que pendant toute la guerre du Vietnam »[5]. 

Tandis que Tony Morrison est la première femme noire à recevoir le Prix Nobel de littérature, un petit délinquant, Rodney King, est stoppé par des policiers blancs lors d’un contrôle radar le 3 mars 1991. En état d’ébriété, le jeune homme ne réagit pas assez rapidement aux ordres des agents. Un témoin filme le passage à tabac du jeune homme par les policiers. La séquence de 89 secondes enflamme les esprits. Quand un jury blanc acquitte les policiers le 29 avril 1992, la colère éclate à Los Angeles, et déclenche la pire émeute raciale du 2Oème siècle aux Etats-Unis. Cinquante personnes sont tuées, 20 000 blessées et des quartiers entiers de la ville brûlent. La loi martiale est décrétée le 1er mai, et l’armée intervient pour écraser la révolte. Les policiers bastonneurs sont rejugés par un tribunal fédéral et condamnés à 30 mois de prison en 1993.

Les émeutes du WATTS en 1992 à Los Angeles

L’embrasement surgit donc de l’intérieur des Etats-Unis. Le 12 septembre 1994 survient un autre épisode exceptionnel et menaçant à la Maison-Blanche. Un Américain s’empare d’un petit avion et met le cap sur le centre-ville de Washington en direction du centre présidentiel. Son petit Cessna touche le sol, l’appareil est projeté au-dessus de la haie et termine sa course en percutant un grand socle de pierre. Le pilote meurt sur le coup. L’épisode n’est pas anecdotique, dans la mesure où il révèle déjà la fragilité de la protection de la Maison-Blanche, sept années avant le 11 septembre. La même année, un individu armé d’un pistolet escalade la grille du bâtiment avant de se blesser et d’être arrêté par les services secrets.

En ce début d’années 90 et au sortir de la Guerre du Golfe, le climat est donc véritablement tendu aux Etats-Unis. Rien n’est fait pour arranger les choses, d’autant qu’à cette période Hollywood décide de tout miser sur le terrorisme. Au cinéma, les scénaristes s’emparent de sujets explosifs au sens propre du terme. Avant Oklahoma City, on ne compte plus le nombre de films consacrés à des poseurs de bombe : Speed ou Blown Away, dans lesquels un terroriste, blanc américain au passé prestigieux mais délaissé par ses compatriotes, s’attaque à des symboles de son pays.  Dans Speed, s’est à un bus rempli d’individus issus de toutes les races et couches sociales de la société américaine que s’acharne le terroriste. Dans le second, le poseur de bombe, ancien membre du FBI au chômage, fait sauter un immeuble fédéral.

Dans Blown Away, l’Etat est la cible du poseur de bombe

A la télévision, c’est le temps du succès incroyable de la série « Cops » dans laquelle les policiers arrêtent en direct moult trafiquants dénichés à chaque coin de rue. La violence, omniprésente dans l’actualité et qui s’impose de plus en plus dans la culture, prend des allures de banalité en ce début d’années 90. En juin 1994, le médiatique O.J Simpson, ancien champion de football américain devenu acteur, est accusé du meurtre de sa femme et d’un ami de celle-ci. Apprenant que la voiture du présumé coupable est prise en chasse par la police de Los Angeles, les chaînes de télévision envoient des hélicoptères pour filmer la poursuite en direct, et provoquent des attroupements de badauds sur le parcours. Le panorama ne saurait être complet sans l’évocation du massacre de Waco le 19 avril 1993: des enfants y meurent brûlés vifs. ( voir partie 3.3) 

Pour continuer à effrayer, le terrorisme cherche donc des effets toujours plus spectaculaires Les bombes sont un moyen classique du terrorisme, mais leur utilisation est en augmentation. L’attentat du World Trade Center le 26 février 1993 reste à ce titre dans tous les esprits. Un véhicule piégé explose dans le parking sous terrain des tours jumelles, fait six morts et mille blessés. Les membres d’un réseau terroriste islamiste basé dans le New Jersey sont rapidement identifiés et arrêtés. Quatre seront condamnés à 240 ans de prison, dont le chef spirituel Omar Abdel Rahmane, cheikh égyptien. Le pays  connaît une véritable tragédie historique, une action terroriste digne des attentats en Israël : « Les Etats-Unis ne sont plus à l’abri du cauchemar terroriste […] le constat est douloureux et le réveil brutal, mais l’Amérique, après tout, ne découvrait qu’une évidence »[6].

    L’attentat du 26 février 1993 World Trade Center

                  

En décembre 1993, six personnes sont tuées et 19 blessées dans un train de banlieue près de Garden City à New York. L’auteur de la tuerie, Colin Ferguson, natif de la Jamaïque, est maîtrisé par des voyageurs.

Au niveau de l’administration Clinton, rien n’est assuré pour calmer l’opinion. Une commission du Congrès enquête sur le suicide en 1993 de Vincent Foster, conseiller à la Maison-Blanche et impliqué dans le scandale financier du Whitewater (Madison Guaranty Savings and Loans) sur lequel les époux Clinton ont été entendus par la justice. Pour les mêmes raisons, Roger Altman, Secrétaire adjoint au Trésor, démissionne en août 1994. Autre cas de corruption, Benjamin Chavis, directeur exécutif du NAACP, et ami de Louis Farrakhan, leader de l’association Nation of Islam, est accusé d’avoir soustrait 330 000 dollars des caisses de son organisation pour acheter le silence d’une employée qui le dénonce pour harcèlement sexuel. Chavis est finalement contraint à la démission en août 1994.

► Il est étonnant de voir les Américains surpris le 19 avril 1995 par l’explosion à Oklahoma City. Au vu de ce recensement d’attaques commises du XXème siècle, Oklahoma City n’apparaît comme un événement ‘’supplémentaire’’, l’illustration d’une logique de violence, un dysfonctionnement de plus. D’au autre côté, le fait que l’attentat soit le premier véritablement commis par un Américain, rend compréhensible la réaction de l’opinion. Celle-ci de chercher par conséquent à comprendre de quelle manière Oklahoma City est devenue une « révélation cruelle, qui explique alors le véritable état de choc dans lequel est plongée la première puissance de la planète »[7].

   


[1]Amalric, Jacques, « Mort d’un mythe » , dans Libération, 21 avril 2005

[2] Briançon Pierre, « Oklahoma City recherche ses disparus », idem

[3] Bell, Sandra, « Savoir Faire : Des ballons qui larguent des bombes », dans Nouvelles de la Bibliothèque Nationale, n°7-8, vol.30, juillet 1998

[4] Bell Sandra, op.cit

[5] Martin Jean-Pierre et Rayot Daniel, Histoire et Civilisation des Etats-Unis, Paris, Nathan Universités 5ème édition, 1995, p.131

[6] Kaufmann Sylvie, « Le fils terroriste de l’Amérique », dans Le Monde, 1er avril 1997

[7] Kauffmann Sylvie, op.cit

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