30 avril 2006
Illustration macabre
3.2 L’illustration macabre de l’individualisme américain
« C’est un Américain qui a tué d’autres Américains »[21]
Un compatriote assassinant ses compatriotes. L’image est insoutenable, et carrément impensable pour tout Américain qui se respecte. Déjà en 192O, la bombe qui fait 40 victimes à Wall Street est imaginée, préparée, réalisée par des citoyens blancs, rêvant d’un pays revenu au temps des pionniers où chacun portait ses armes et faisait régner sa loi. Une telle motivation ne peut que jeter l’Amérique dans l’effroi.
A l’époque des pionniers, l’Américain savait que pour réussir, il ne pouvait compter que sur lui-même. Aujourd’hui aux Etats-Unis, la réussite personnelle est d’autant plus méritoire qu’elle ne doit rien à personne. Elle est de surcroît félicitée par les autres, et non jalousée, comme cela est le cas en France par exemple. Réussite ou échec sont effectivement d’abord des affaires personnelles et toute intervention publique ne fait que fausser le jeu. L’Américain préfère par conséquent se prendre en main et résoudre lui-même ses problèmes. L’individualisme à l’américaine se confond donc avec le refus de l’intervention étatique dans la vie des citoyens, intervention vécue comme une entrave. Mais aussi dans la volonté de réussir, par tous les moyens, même les plus abjects. Deux ans après l’explosion du bâtiment fédéral, le procès de Timothy McVeigh apparaît alors comme une réussite, une victoire pour l’auteur de l’attentat. Car déjà on le surnomme le « procès du siècle »[22], avec pour vedette ce jeune homme de 29 ans qui avait préparé un « gros coup », en l’occurrence un attentat qui devait « déclencher une révolution ». Trois mois de débats, 3000 journalistes, un authentique grand spectacle à l’américaine. Plutôt que de poser de vraies questions, les médias choisissent le roman-feuilleton, à l’instar du procès de Michael Jackson en 2005. Présenté comme un grand blond souriant et au profil en lame de couteau, McVeigh persiste dans son refus de l’autorité en choisissant le silence, comme le permet la Constitution.
Par ailleurs, l’ancien soldat décoré par deux médailles durant la Guerre du Golfe, se compare à Lee Harvey Oswald. Il demande effectivement en vain tout au long du procès un gilet pare-balles, obsédé par le souvenir de l’assassin présumé de John Fitzgerald Kennedy, abattu d’une balle lors d’un transfèrement en 1963. En vérité, McVeigh se rapproche davantage d’une autre figure macabre de l’individualisme américain, à savoir Théodore ‘’Unabomber’’ Kaczynski, arrêté en 1995 après avoir envoyé pendant dix-sept ans des lettres piégées aux représentants de la société industrielle. Kaczynski était un intellectuel, mathématicien de haut niveau devenu ermite, tandis que McVeigh n’a pas dépassé le bac. Pour preuve la raison initiale de l’arrestation de ce dernier. Celui qui voulait lutter pour la détention d’armes à feu se fait arrêter parce qu’il en dissimule une lors d’un contrôle de la circulation: en Oklahoma le port d’une arme dissimulée est une infraction.
C’est en vérité une dérive, alimentée par divers facteurs extrémistes abordés plus loin dans le mémoire, à laquelle l’Amérique doit faire face lors du procès. En l’espace de cinq ans, du début de la Guerre du Golfe au 19 avril 1995, McVeigh passe du gentil « garçon d’à côté », produit de l’Amérique moyenne, à un être assoiffé de haine envers le gouvernement américain, un criminel capable de tuer froidement des dizaines de gens. Il déclare même au cours de son procès, qu’il «nous fallait des morts pour nous faire entendre »[23]. Ainsi se concrétise la dérive du fils d’un honnête ouvrier catholique, syndicaliste et démocrate, né en 1968 dans une petite ville, Pendleton, de l’Etat de New York, et qui de déception en déception, finit par rejoindre le rang des révoltés de l’Amérique.
Il faut noter que l’individualisme, pris au sens d’autonomie, s’accompagne d’une attitude soupçonneuse vis-à-vis de tout ce qui peut entraver la liberté, soupçon qui se manifeste dans l’ambivalence des Américains envers le rôle de l’Etat. Pour McVeigh, cette Amérique est « en déclin, la criminalité y est hors de contrôle, les impôts y atteignent des niveaux cataclysmiques, les politiciens sont hors de contrôle, le rêve américain des classes moyennes s’est évanoui, remplacé par des gens pour qui faire le marché de la semaine prochaine est un défi permanent »[24]. La responsabilité de l’Etat est clairement mise en cause dans les propos de McVeigh, qui d’ailleurs en 1993 s’interroge : « faut-il que du sang soit versé pour réformer le système ? J’espère que l’on n’en arrivera pas là, mais cela se pourrait bien »[25].
En attendant, le jeune homme se prend de passion pour les armes, qui le mène à la mode du survivalisme, dont les adeptes stockent vivres, armes et équipements dans des bunkers de fortune pour survivre en cas d’attaque nucléaire. Il devient notamment chauffeur de fourgons de transport de fonds, métier qui lui offre un revolver et un uniforme, mais qui provoque aussi en lui un racisme naissant en le conduisant à travers les quartiers noirs, où les chômeurs font la queue le vendredi pour toucher leur chèque de l’aide sociale. Plus tard il prendra sa carte au Ku Klux Klan en Arkansas.
La personnalité de McVeigh a sans aucun doute été charmée par la nébuleuse de courants extrémistes fourmillant sur le territoire américain avant 1995 et prêchant la fin de l’Etat fédéral. McVeigh n’a pas été déclaré fou lors de son procès, mais bien conscient de ses actes. Il est exécuté le 11 juin 2001, attendant 168 minutes avant de recevoir l’injection fatale, soit une minute pour chaque victime.
McVeigh a eu somme toute la détermination d’aller jusqu’au bout de ses idées révolutionnaires, défendues par les groupes de la haine. Ceux-ci possèdent certainement encore dans leurs rangs des personnes « qui peuvent être tentées de se faire une place dans les livres d’histoire en répétant cette horreur »[26].
[21] Auteur inconnu, « La mort pour le soldat de l’Amérique à la dérive », dans Le Progrès, 15 juin 1997
[22] Mével Jean-Jacques, « L’homme le plus haï d’Amérique face à ses juges », dans Le Figaro, 31 mars 1997
[23] Kauffmann Sylvie, op.cit
[24] Ibidem
[25] Kauffmann, Sylvie, op.cit
[26] Sabatier, Patrick, op.cit
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