30 avril 2006
Oklahoma City, Sooner State
2. 19 avril 1995 : le style Beyrouth
« Pourquoi ici ? »[8]
« Un attentat à New-York, ville cosmopolite et violente, ou à Washington, centre nerveux de la politique américaine, passe encore »[9]. Mais à Oklahoma City, capitale tranquille du 46ème Etat de l’Union, rien ne le laissait présager. En vérité, la bombe explose dans une ville qui symbolise le décor américain par excellence.
L’œuvre d’un enfant du pays
2.1 Oklahoma City, centre du Sooner State
La capitale de l’Oklahoma est une ville tranquille de 450 000 habitants environ. Fondée en 1889, cette ville-champignon est née sur la ligne de chemin de fer de Santa Fe. Oklahoma City reste un centre agricole important avec le premier marché aux bestiaux des Etats-Unis fameuse pour ses derricks, ses 7O parcs et jardins et son Musée du Western. Le 22 avril 1889, environ 10 000 pionniers se lancent dans la « course la plus folle qu’on ait vue de mémoire de cow-boy »[10], pour conquérir un territoire virginal, peuplée d’indiens et de bisons. Une poignée d’entre eux, les Sooners, sont partis avant les autres, ce qui donne le surnom de l’Etat, The Sooner State . En 1928, on découvre du pétrole sous la ville et les puits du centre-ville en pomperont jusqu’en 1989. L’Etat est ainsi le 4ème producteur de pétrole et le 3ème producteur de gaz naturel de l’Union. Près de 500 000 habitants peuplent la ville, véritable cité moyenne de l’Amérique profonde. On y compte 75% de Blancs, 16% de Noirs, et 5% d’Hispaniques. Plus de 2000 derricks situés dans les Grandes Plaines du Middle West « dressent leur squelette d’acier au milieu de l’agglomération, rivalisant avec les gratte-ciel et la coupole du Capitole, où siège le Parlement de l’Etat ». Sans oublier une grande fidélité à la religion, au point qu’on surnomme la région la Bible Belt. L’Oklahoma est en effet un Etat très religieux, et les croix que les commerçants n’allument qu’à Noël restent éclairées toutes les nuits. « Ici, au centre de gravité de l’Amérique, les gens se sentent investis d’une mission civilisatrice à l’égard du reste du pays, c’est dans cette région que vivent les meilleurs des Américains, nous sommes travailleurs, croyants et modérés, loin des extrémistes qui enflamment les deux côtes de l’Atlantique et du Pacifique »[11]. Les gens de cette Middle America ne vivent pas au rythme trépidant de la Côte est, « ils sont plus lents mais plus ouverts et hospitaliers ».
2.2 Et Oklahoma City devient centre du monde
« A ce stade, tout indique qu’il s’agit d’une affaire intérieure » souligne l’Attorney General Janet Reno le 21 avril 1995. L’affaire intérieure en question débute le matin du 19 avril vers 9 heures. Jusque là, Oklahoma City n’avait connu que de banales affaires de meurtres et autres batailles de gang. Il y a bien sûr ces deux événements majeurs qui ont ému la population, le meurtre de six personnes dans un restaurant en 1979 et le massacre de 14 employés de poste par un déséquilibré en 1986. Ce 19 avril, c’est à une ampleur plus conséquente que sont confrontés les habitants. L’explosion est telle que soixante-quinze immeubles sont soufflés. L’Alfred Murrah Building est le néanmoins le seul visé. Celui-ci abrite les locaux d’une quinzaine d’administrations fédérales, avec notamment au neuvième et dernier étage le Bureau des alcools, tabacs et armes à feu (ATF), service de police fédérale qui avait lancé en février 1993 le premier assaut contre la secte des Davidiens de Waco au Texas (voir partie consacrée à ce sujet). La bombe est placée dans un camion piégé garé à l’entrée, et explose près des structures porteuses, provoquant l’effondrement d’une partie de l’immeuble lors d’une véritable réaction en chaîne. Aucun immeuble, quel que soit son mode de construction, n’est conçu pour résister à ce type d’agression…soit 450 kilos de TNT. L’attentat est rapidement et vivement condamné par la plupart des gouvernements étrangers, à l’exception de la Libye, et par la plupart des capitales ou mouvements terroristes susceptibles d’être soupçonnés d’un quelconque lien avec cet acte terroriste, dont le bilan est de 168 victimes, dont 19 enfants.
Au printemps 1995, ce sont les questions de politique intérieure qui dominent l’ordre du jour de la Maison-Blanche. Le 18 avril, le Président Clinton est préoccupé par la préparation des documents nécessaires pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de 1996, et tient une conférence presse. Le lendemain « tout est oublié et un seul nom est sur toutes sur les lèvres, Oklahoma City »[12]. Le président déclenche immédiatement les procédures d’urgence et dépêche une équipe d’enquêteurs sur les lieux. Curieusement, c’est Hillary Clinton qui consacre le plus de pages à l’événement dans sa biographie que son mari dans la sienne. La First Lady réagit en citoyenne américaine : « une terrible tragédie fit tout oublier au pays […] le décor était si familier qu’il donnait à chacun le sentiment de la tragédie, ce que d’autres atrocités perpétrées auparavant n’avaient pas fait, c’était la raison même de l’attentat ». Quant au grand public, il avait besoin « d’autres informations, puis de s’entendre dire que tout serait fait pour le protéger d’autres attentats de ce genre »[13]. Un genre bien défini, si l’on se fonde sur l’étude de Juergensmeyer, qui qualifie de représentation de la violence la force symbolique des actes de terrorisme tel que Oklahoma City. L’auteur fait effectivement la différence entre terrorisme symbolique et stratégique. Oklahoma appartient à la seconde, à savoir « l’usage de la violence ouverte par un groupe à des fins politiques »[14]. Le terrorisme symbolique cherche selon lui à mettre en évidence une lutte beaucoup plus fondamentale, celle entre le bien et le mal. Oklahoma City serait à la fois une cible idéale, à la fois symbolique et stratégique, une capitale d’Etat, centre administratif et commercial.
Juergensmayer détermine deux conditions nécessaires à la réussite de la représentation symbolique de la violence. Le choix de cible symbolique (les tours jumelles le 11 septembre 2001, le bâtiment fédéral), ainsi qu’une date symbolique : McVeigh choisit le 19 avril, deux ans jour pour jour après l’incendie du ranch de Waco au Texas. Par ailleurs, le 19 avril 1995, un activiste chrétien, Richard Wayen Shell devait être exécuté pour meurtres.
Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, les actes de terrorisme sont rares par rapport à d’autres pays du monde et ne constituent qu’une part infime de la criminalité de violence. Ceux qui ont été commis en Amérique sont peu nombreux certes mais les actes les plus meurtriers des annales du terrorisme ont cependant été perpétrés dans ce pays. Oklahoma City fait partie des trois plus célèbres, hormis d’autres actes moins spectaculaire commis par des groupuscules suprématistes blancs et des groupes séparatistes portoricains (►voir parties 2.1. et 2.2)
► Avec Oklahoma City, le « terrorisme frappe à domicile », selon l’article du Denver Post qui donne la mesure du choc ressenti face à l’étrangeté de l’attentat par la conscience américaine : « une voiture piégée de style Beyrouth a pulvérisé la façade d’un immeuble de neuf étages », comparant l’affaissement de l’immeuble à « une grande tombe en béton qui se refermait sur eux et tout s’effondrait autour d’eux »[15].
Surtout, l'effondrement est complet lorsque l’opinion publique prend conscience que l’auteur de l’attentat est bel et bien Américain.
[8] Gélie Philippe, « Une ville si tranquille », dans Le Figaro, 21 avril 1995
[9] Ibidem
[10] Gélie Philippe, op.cit
[11] Gélie Philippe, op.cit
[12] Clinton, Bill, Ma Vie, Paris, Odile Jacob, 2004, p.686
[13] Clinton, Hillary, Mon Histoire, Paris, Odile Jacob, 2002, p.327
[14] Juergensmeyer, Mark, Au nom de Dieu, ils tuent !, Paris, Editions Autrement, 2003, p.220
[15] Wilmsen Steve et Eddy Mark, “Who bombed the Murrah Building?”, Denver Post, date inconnue
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